La problématique : ce que c’est vraiment, et comment la construire
· 9 min de lecture · L’équipe Grongy

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Il y a une question qui revient dans tous les couloirs de master, en général vers le troisième mois : « mais elle est où, ma problématique ? » On vous a dit qu’elle était essentielle, que sans elle rien ne tient, que le jury commence par elle. On ne vous a presque jamais dit ce que c’est. Résultat : beaucoup d’étudiants finissent par écrire une question interrogative bien tournée à la fin de leur introduction, en espérant que ça passe. Parfois ça passe. Souvent, cela s’effondre à la soutenance, parce qu’une problématique n’est pas une question — c’est un problème.
Cet article essaie de dire clairement ce que le mot recouvre, pourquoi il n’a pas d’équivalent direct en anglais, et comment fabriquer la vôtre à partir de ce que vous avez déjà.
Ce qu’une problématique n’est pas
Éliminons d’abord les quatre confusions les plus coûteuses.
- Ce n’est pas le sujet. « L’usage de l’intelligence artificielle par les étudiants » est un sujet : un territoire. Un territoire ne se démontre pas, il se parcourt.
- Ce n’est pas une question d’information. « Combien d’étudiants utilisent l’IA pour réviser ? » a une réponse : un chiffre. Une question dont la réponse est un fait à aller chercher est une question d’enquête, pas une problématique.
- Ce n’est pas une hypothèse. L’hypothèse est une réponse anticipée qu’on va tester. Elle vient après, et elle en découle.
- Ce n’est pas le titre. Le titre annonce, la problématique travaille.
Le point commun de ces quatre erreurs : elles produisent un texte qui décrit au lieu de démontrer. Et un mémoire qui décrit, même très bien, plafonne.

Pourquoi « research question » n’est pas une traduction
C’est le malentendu le plus fréquent chez les étudiants qui lisent la littérature anglophone, et il vaut la peine d’être explicité.
Une research question anglo-saxonne est un outil opératoire : elle est faite pour être répondue, et sa qualité se mesure à sa précision et à sa testabilité. « How does X relate to Y in population Z ? » est une excellente research question. C’est aussi, en France, un excellent moyen de se faire dire que vous n’avez pas de problématique.
La problématique française vient d’une autre tradition, plus dialectique que méthodologique. Elle ne demande pas « quelle information me manque ? » mais « qu’est-ce qui, ici, fait problème ? ». Elle suppose une tension : deux choses qui devraient s’accorder et ne s’accordent pas, une évidence qui résiste à l’examen, un concept qui se fissure quand on l’applique au terrain. Sa qualité ne se mesure pas à ce qu’elle permet de mesurer, mais à ce qu’elle permet de penser — et donc au plan qu’elle engendre.
D’où une conséquence pratique très concrète : une bonne research question peut être répondue par oui ou par un coefficient. Une bonne problématique, elle, ne peut pas être tranchée en une phrase — sinon vous n’auriez pas besoin de cent pages pour l’explorer.
Cela dit, les deux traditions se rejoignent sur un point : l’une et l’autre exigent que vous montriez un manque avant de le combler. Le modèle CARS (Create A Research Space) proposé par John Swales dans Genre Analysis (Cambridge University Press, 1990) décrit précisément ce mouvement des introductions de recherche : on installe un territoire, on y ouvre une brèche, on l’occupe. La logique de la brèche est commune. Ce qui change, c’est que le français demande en plus que cette brèche soit une tension, pas seulement un espace vide.
D’où sort une problématique : cherchez la tension
Une problématique ne se trouve pas par introspection, en fixant son sujet jusqu’à ce qu’une question apparaisse. Elle se trouve dans le frottement entre deux choses. Les gisements habituels :
- Le discours contre les faits. On affirme que le numérique démocratise l’accès au savoir ; les usages observés reproduisent les inégalités existantes.
- Deux travaux qui se contredisent. Deux courants de la littérature aboutissent à des conclusions opposées sur le même objet. Pourquoi ?
- Une catégorie qui ne tient pas sur le terrain. Le concept fonctionne en théorie et devient inutilisable dès qu’on l’applique à votre corpus.
- Une injonction contradictoire. L’institution demande une chose et son contraire — de l’autonomie et de la conformité, de la vitesse et de la rigueur.
- Un décalage temporel ou géographique. Un résultat établi ailleurs, ou il y a vingt ans, ne se retrouve pas ici, maintenant.
Si vous ne trouvez aucune tension, ce n’est en général pas que votre sujet est plat : c’est que vous n’avez pas encore assez lu. La problématique est un produit de la lecture, jamais de la seule réflexion.
La construire en quatre mouvements
Voici une méthode qui fonctionne, à faire par écrit et pas dans sa tête.
1. Écrivez le constat. Une ou deux phrases factuelles, appuyées sur ce que vous avez lu. « Les universités françaises encouragent l’usage d’outils numériques de travail personnel, tout en constatant une baisse de la capacité de lecture longue chez les étudiants. »
2. Nommez la tension. Ce qui, dans ce constat, ne va pas de soi. « Ces deux faits sont présentés comme indépendants, alors que les mêmes outils sont en cause dans les deux. »
3. Formulez le problème. Pas encore une question : une phrase qui dit ce qui est en jeu. « Il n’est pas clair si ces outils soutiennent le travail personnel ou s’ils en redéfinissent la nature au point de le rendre méconnaissable. »
4. Alors seulement, posez la question. « Dans quelle mesure l’usage quotidien des plateformes de vidéo courte reconfigure-t-il le rapport des étudiants de première année à leur temps de travail personnel ? »
Notez la forme de la question finale : « dans quelle mesure », « comment », « à quelles conditions », « en quoi ». Ces formulations ouvrent un espace de discussion. « Est-ce que » et « combien » le referment.
Trois exemples travaillés
Sciences de gestion. Sujet : le télétravail dans les PME. Tension : le télétravail est vendu comme un gain d’autonomie, et les dispositifs de suivi mis en place pour l’encadrer produisent un contrôle plus fin qu’au bureau. Problématique : en quoi l’autonomie promise par le télétravail se transforme-t-elle, dans les PME, en une forme renouvelée de contrôle ?
Lettres. Sujet : le narrateur chez un auteur donné. Tension : la critique lit ce narrateur comme un témoin fiable, alors que le texte multiplie les indices de sa défaillance. Problématique : comment la fiabilité apparente du narrateur sert-elle, chez cet auteur, à construire précisément ce qu’elle semble empêcher — le doute du lecteur ?
Droit. Sujet : la protection des données des salariés. Tension : le droit protège la vie privée du salarié et reconnaît au même employeur un pouvoir de direction qui suppose d’observer le travail. Problématique : dans quelle mesure le pouvoir de direction de l’employeur peut-il s’exercer sans vider de sa substance le droit du salarié au respect de sa vie privée ?
Dans les trois cas, la question ne se règle pas en une phrase. C’est exactement le signe qu’elle est bonne.
Le test en trois questions
Avant de la valider, passez votre problématique par ce filtre :
- Peut-on répondre non ? Si votre question n’admet qu’une réponse évidente, ce n’est pas une problématique, c’est une affirmation déguisée.
- Engendre-t-elle un plan ? Regardez votre question et demandez-vous quelles parties elle appelle. Si les parties ne viennent pas, c’est la question qui est molle, pas votre imagination.
- Tient-elle en une phrase orale ? Si vous devez lire votre problématique pour l’énoncer, elle est trop chargée. Le jury vous demandera de la dire, sans notes, en trente secondes.
Où l’écrire, et sous quelle forme
Elle se place à la fin de l’introduction, après le cadrage du sujet et l’exposé de son intérêt, juste avant l’annonce du plan. La progression attendue de l’introduction est presque toujours la même : accroche et cadrage, état sommaire de ce qu’on sait, tension, problématique, annonce du plan.
Détail qui compte : la problématique s’écrit en dernier, comme l’introduction. Celle que vous poserez au mois deux ne sera pas celle que vous soutiendrez. C’est normal et c’est même souhaitable — elle se précise à mesure que vous découvrez votre matériau. Ce qui est fatal, ce n’est pas de la changer, c’est de ne pas mettre à jour le reste du mémoire quand elle change. Un plan qui répond encore à l’ancienne question est l’incohérence que le jury repère en premier.
Les pièges classiques
- La fausse question. Une problématique dont la réponse est déjà dans l’énoncé.
- La question double. Deux problématiques cousues ensemble par un « et ». Choisissez.
- La question trop vaste. « Comment le numérique transforme-t-il l’éducation ? » n’est pas un mémoire, c’est une carrière.
- La problématique décorative. Elle est écrite page 8, puis plus jamais mentionnée. Elle doit revenir explicitement à l’ouverture et à la clôture de chaque partie.
- La problématique importée. Reprise d’un article lu, elle ne correspond pas à votre matériau. Le jury s’en aperçoit à la première question.
La problématique est la seule phrase de votre mémoire que tout le monde lira, retiendra et vous citera à la soutenance. Elle mérite les heures qu’elle vous coûtera — et elle vous en fera économiser bien davantage.

Questions fréquentes
Combien de problématiques faut-il dans un mémoire ?
En général une problématique centrale, parfois épaulée par deux ou trois sous-questions qui la découpent. Au-delà, le travail perd son axe : chaque question multiplie les données et l’analyse que vous devez au lecteur.
Quelle différence entre une problématique et une hypothèse ?
La problématique est ce que vous cherchez à élucider ; l’hypothèse est la réponse que vous anticipez, puis que vous mettez à l’épreuve. Les travaux quantitatifs utilisent souvent les deux ; les travaux qualitatifs avancent fréquemment avec la seule problématique.
La problématique peut-elle évoluer pendant le mémoire ?
Oui, et c’est souvent nécessaire. La lecture et les premières données révèlent régulièrement qu’une question était trop large. La seule règle : le mémoire achevé doit répondre à la problématique qu’il énonce finalement.
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